Archives par étiquette : transposer

Faut-il traduire la poésie ?

poésie et traductionParce qu’elle est affaire de jeux de langage, de formes et bien souvent de musicalité, la poésie, plus encore qu’un autre genre littéraire, résiste à la traduction. Elle n’a pourtant cessé d’être traduite depuis des siècles alors, comment traduire l’intraduisible ?

Si traduire la poésie est souvent considéré comme irréalisable, l’affaire n’a pourtant pas découragé la plupart des traducteurs. Le célèbre écrivain et philosophe français Albert Camus avait d’ailleurs une position très tranchée sur le sujet : la poésie étant par essence intraduisible, il se refusait à lire la poésie étrangère en traduction.

Il était d’ailleurs très frustré de ne pouvoir découvrir certains poètes dont il ne maîtrisait pas la langue mais s’imposait cela afin de ne pas dénaturer sa perception de l’œuvre originelle, par respect pour son auteur.

Lorsqu’il fut interrogé en conférence de presse en 1957, juste avant de recevoir son Prix Nobel de littérature, Camus avait d’ailleurs mentionné René Char lorsqu’un journaliste suédois lui avait demandé s’il entretenait une certaine forme d’admiration pour quelque compatriote. Invitant son auditoire à découvrir Char, il lâchait, au détour d’une phrase : « Malheureusement, la poésie ne se traduit pas ».

Traduire la poésie, est-ce alors une “singerie rimée”, comme le disait Baudelaire à propos du poème Raven de Poe, ou une “entreprise insensée”, comme se le demandait Yves Bonnefoy dans ses Entretiens sur la poésie ?

De Mallarmé à Baudelaire en passant par Dante, beaucoup d’auteurs ont en effet manifesté de nombreuses réticences, mettant en lumière notamment l’impossibilité de rendre de manière équivalente, dans une autre langue, le sens et la forme du poème. Le critique littéraire Maurice Blanchot insistait sur cette impossibilité en ces termes :

“Le sens du poème est inséparable de tous les mots, de tous les mouvements, de tous les accents du poème. Il n’existe que dans cet ensemble et il disparaît dès qu’on cherche à le séparer de cette forme qu’il a reçue. Ce que le poème signifie coïncide exactement avec ce qu’il est.”

Pourtant, la poésie a bel et bien trouvé ses traducteurs. Baudelaire et Mallarmé ont par exemple proposé des traductions d’Edgar Allan Poe. Yves Bonnefoy s’est attelé à traduire Whitman, Pétrarque ou encore Yeats. Jean Tardieu, de son côté, a introduit Hölderlin en France.

Les préfaces des œuvres traduites font souvent état des difficultés rencontrées au niveau des traductions, voire quelquefois de la frustration ou désolation de ne pouvoir rendre à l’original sa juste valeur. Le traducteur, grâce par exemple aux notes en bas de page et autres annotations, se fait souvent « passeur », d’une rive à l’autre, fidèle à l’étymologie du terme de traduction venant du latin traducere, signifiant conduire d’une rive à l’autre.

Jacques Bonnaffée, comédien et spécialiste de la poésie sur l’antenne de France Culture, avait très justement souligné cet aspect, non sans humour : « La note qui me permet de comprendre que je ne peux pas comprendre devient tout aussi importante que le poème ».

La traduction est donc parfois source de crainte ou de rejet, et le texte traduit presque perçu comme un nouveau regard, et donc une nouvelle œuvre originale. Des poètes, à l’image d’Emmanuel Hocquart, ont catégoriquement refusé la présentation bilingue de certaines éditions, repoussant ainsi une potentielle proximité entre les deux textes. Echo à l’adage italien « Traduttore, traditore” – signifiant littéralement “Traducteur, traître” – qui met en exergue l’inévitable distance entre l’œuvre originale et l’œuvre traduite ?

En 2015, au micro de Caroline Broué dans La Grande Table, le traducteur André Markowicz s’opposait à cette question de la trahison en ces termes : « “Traduttore, traditore”, c’est tout l’inverse de la traduction. Un traître, c’est quelqu’un qui ne dit pas qu’il est un traître. Moi, je ne dis jamais que le texte que je donne à lire en français, c’est le texte original. C’est une version personnelle, ponctuelle, qui n’a de vérité que ma propre lecture que j’essaie de rendre aussi partageable que possible ».

Parmi les résistances les plus importantes en matière de traduction poétique, la résistance graphique. A l’aspect sémantique de la poésie s’ajoute la difficulté graphique. Calligraphie chinoise ou japonaise ou bien alphabet cyrillique, comment traduire la forme alors même que le système calligraphique est sans commune mesure avec les langues européennes ?

André Markowicz, qui a notamment traduit Pouchkine, Shakespeare ou Tchekhov, s’est confronté à cette question et a publié, en 2015, la traduction d’un recueil de poésie chinoise intitulé « Ombres chinoises ». L’entreprise est pour le moins étonnante, puisqu’il ne parlait pas le chinois : « Ce qui m’a intéressé dans la poésie chinoise, c’est qu’il n’y avait aucune équivalence possible. De fait, ce ne sont pas des lettres mais des dessins, des dessins qui représentent des accumulations d’étymologies. D’autre part, le système de la poésie chinoise fait qu’il n’y a pas de mode, pas de verbe conjugué, pas de masculin – féminin, pas de pluriel et singulier, et qu’ils peuvent aussi sauter le pronom personnel, ce qui en soi, pour un occidental, est aberrant ».

Markowicz a alors demandé à d’éminents spécialistes chinois la traduction mot-à-mot de poèmes, le “degré zéro de la traduction” souligne-t-il. Il a alors constaté l’écart qui se trouvait entre les traductions d’un même poème : « Je me rendais compte que s’il y avait des distorsions tellement énormes […] c’était que le sens n’était ce qu’on appelle sens ».

Le traducteur, qui est en fait traducteur et poète, a ainsi procédé avec ses multiples traductions pour élaborer la sienne, et tenter de s’approcher de ce que pourrait être la poésie chinoise. Si cette entreprise est unique, c’est aussi parce que le rapport entre le texte et le traducteur est ici modifié : le but n’était pas d’être placé en situation de connaisseur, mais bien “de découvrir en même temps que le lecteur et d’utiliser la position d’étranger.”

C’est finalement la capacité d’accueil de la langue française qui est en jeu. Et la volonté d’étendre les potentialités de la langue française grâce à la poésie étrangère. Au cœur de la problématique, la capacité d’écoute, d’adaptation et d’accueil de la part du traducteur : « Tout le travail est de découvrir les possibilités non exploitées par des écrivains français, en français ».

André Markowicz se désole par ailleurs du manque de traditions dans la traduction de la poésie en France : « Il n’existe pas, en France, de tradition concernant la traduction de la poésie, de tradition de l’accueil des formes étrangères. Tout devient français ».

 

Interprète : qui es-tu..?

Que fait un interprète- (2)

Les interprètes de conférence sont souvent appelés à tort « traducteurs » et le grand public ne perçoit pas nécessairement les différences entre ces métiers. Comment les distinguer ?

Le terme de « traduction » désigne l’activité qui consiste à transposer un texte écrit d’une langue A vers une langue B. L’activité de l’interprète, elle, se déroule oralement et dans un contexte spécifique.

Dans les deux cas, il ne s’agit pas d’un transcodage de mots d’une langue dans une autre, et dans les deux cas, le travail intellectuel requis présente des similitudes.

L’interprétation repose sur la langue orale, tandis que la traduction porte sur l’écrit. De ce fait, l’interprétation emprunte des canaux linguistiques spécifiques : les propos de l’orateur sont tenus oralement, passent par la voix et la prosodie, utilisent également la rhétorique, la gestuelle et l’intonation.